La Guerre du Web

D’après Tim O’Reilly

Vendredi, mon dernier tweet a été automatiquement posté à mon fil d’actualités sur Facebook, comme toujours. Mais cette fois, Tom Scoville a remarqué une différence : le lien dans le message n’était plus actif.

Beaucoup d’autres personnes semblent l’avoir aussi remarqué. Mashable en a parlé samedi matin : Facebook Désactive Vos Liens Twitter.

« Si vous postez des liens web (Bit.ly, TinyURL) à votre fil Twitter et que vous vous servez de l’application Twitter Facebook afin de partager ces mises à jour sur Facebook, aucun de ces liens ne seront fonctionnels. Vos amis devront les copier / coller dans un navigateur pour accéder aux pages.

Si ceci est une décision délibérée de Facebook, elle est vraiment étrange : nous aimerions croire que c’est un bug inopportun et nous avons envoyé un mail à Facebook pour vérifier. Précisons que la question concerne tout le site : ce n’est pas que vous. »

Il se trouve que ce n’étaient pas que les liens importés de Twitter. Tous les liens sortants étaient temporairement désactivés, à moins que les utilisateurs ne les aient expressément ajoutés comme liens avec l’option « joindre ». Je suis allé sur Facebook,  j’ai essayé de poster un lien vers ce blog directement dans mon fil de statut et j’ai vu la même chose : on ne pouvait plus automatiquement cliquer sur les liens. On peut le voir dans cette image :

On a vite réparé le problème, les liens dans les mises à jour de statuts fonctionnent à nouveau automatiquement. Le consensus est que c’était en fait un bug, mais il est peu étonnant que les gens aient soupçonné autre chose, étant donné que Facebook fait de plus en plus l’effort de mettre les gens en garde lorsqu’ils quittent Facebook pour le grand, mauvais et dangereux Internet.

Tout cela est bien intentionné, j’en suis sûr. Après tout, Facebook essaie de mettre en place la confidentialité qui permet à ses utilisateurs de gérer la visibilité de leurs informations – et l’aspiration du Web à la visibilité universelle n’est pas forcement le meilleur standard de confidentialité. Mais ne nous faisons pas d’illusions : Facebook est un nouveau type de site web (ou un redux du type ancien), un monde en lui-même, avec ses propres règles.

Mais il n’y a pas que Facebook.

L’ iPhone d’Apple est actuellement l’appareil connecté le plus populaire. Comme Facebook et bien qu’il se connecte au web, il joue selon ses propres règles. N’importe qui peut créer un site web, ou lancer une nouvelle application Windows, Mac OS X ou Linux, sans la permission de personne. Mais mettre une application dans l’iPhone ? Cela nécessite la permission d’Apple.

Il y a une lacune flagrante : n’importe qui peut créer une application web, que n’importe quel utilisateur peut enregistrer sur son portable. Mais ces applications ont des limites, il y a des fonctionnalités-clés du mobile qui ne sont pas accessibles aux applications web. HTML 5 peut introduire tous les applications accessoires, elles ne fonctionneront que pour les applications web et ne pourront pas accéder aux aspects clés du portable sans la permission d’Apple. Comme on l’a vu plus tôt quand Apple a rejeté l’application Google Voice, Apple n’hésite pas à bloquer les applications qu’il considère comme menaçantes pour ses affaires ou celles de ses partenaires.

Et bien sûr, maintenant, on voit la salve la plus récente dans la guerre contre les règles reconnues de l’interopérabilité sur le web : la menace de Rupert Murdoch de retirer le Wall Street Journal de l’index de recherche de Google. Alors que le plupart de gens ont relayé la croyance populaire selon laquelle agir dans de telle façon serait suicidaire pour le journal, quelques observateurs contrariants ont constaté le poids que représente Murdoch. Mark Cuban soutient que Twitter bat les moteurs de recherche sur les flashs info. Encore plus provocante, Jason Calacanis a suggéré, quelques semaines avant l’annonce de Murdoch, que les grandes sociétés de médias devraient bloquer Google tout en passant un accord exclusif avec Bing pour n’être trouvées que par le moteur de recherche de Microsoft.

Evidemment, Google n’accepterait pas cela sans réagir, et passerait probablement ses propres accords exclusifs, menant à une confrontation à faire pâlir les guerres des navigateurs des années 90.

Je ne dis pas que News Corp et d’autres publications de médias dominants adopteraient la stratégie que Jason a proposée, ou qu’ils marcheraient s’ils le faisaient, mais il me devient plus clair qu’on court vers une sanglante période de compétition qui pourrait être extrêmement préjudiciable au web interopérable tel qu’on le connaît actuellement.

Si vous avez suivi ma réflexion sur le Web 2.0 dès le départ, vous savez que je crois à un projet à long terme pour construire un système d’exploitation d’internet. (Jetez un coup d’œil sur le programme pour le premier O’Reilly Emerging Technology Conference en 2002 (pdf)). Dans mes discours ces dernières, j’ai soutenu qu’il y a deux systèmes d’exploitation, que j’ai caractérisés comme « Un anneau pour les gouverner tous » et « Des Petites Pièces Vaguement Jointes », le dernier représenté par une cartographie de l’Internet.

Le premier est le monde où le gagnant prend tout, tel qu’on l’a vu avec Microsoft Windows sur les PC, un monde qui promet la simplicité et la facilité d’emploi, mais qui finit par diminuer le choix de l’utilisateur et du développeur.

Le deuxième est un système d’exploitation qui fonctionne comme Internet, comme le web, et comme les systèmes d’exploitation à code source ouvert comme Linux : un monde qui est moins raffiné et moins dominé, certes, mais qui est profondément générateur d’innovations puisque n’importe qui peut apporter des nouvelles idées sans être obligé d’obtenir la permission de personne.

J’ai exposé brièvement quelques moyens par lesquels les grands joueurs comme Facebook, Apple et News Corp sont potentiellement en train de casser le modèle « des petites pièces vaguement jointes » d’ Internet. Mais le plus menaçant ce sont les monopoles naturels créés par les effets du réseau Web 2.0.

Une des remarques que j’ai faite plusieurs fois à propos du Web 2.0, c’est qu’un OS, plus il est répandu, plus il s’améliore, mais qu’avec le temps de tels systèmes ont une tendance naturelle vers le monopole.

Et on s’est donc habitué à un monde avec un moteur de recherche dominant, une encyclopédie en ligne dominante, un vendeur en ligne dominant, un site d’enchères dominant, un site confidentiel dominant et on se prépare à un réseau social dominant.

Mais que se passe-t-il quand une société utilise un de ces monopoles naturels pour monopoliser d’autres secteurs parallèles ? J’ai observé, avec un mélange d’admiration et d’inquiétude, comment Google a dominé la recherche et l’a utilisé pour prendre le contrôle d’autres applications contiguës guidées par les données. Je l’ai constaté la première fois avec la reconnaissance vocale, qui a eu le plus gros impact sur le business des services de géo-localisation.

Il y a quelques semaines, Google a offert les fonctions « turn by turn navigation » pour les mobiles Android. Ce sont des nouvelles géniales pour les consommateurs, qui ne pouvaient avoir cela auparavant qu’avec les appareils GPS propriétaires ou avec de coûteuses applications iPhone. Mais ceci est aussi le signe que le web devient compétitif et que Google devient puissant, parce qu’ils comprennent que les données seront les « Intel inside » de la génération suivante des applications pour ordinateur.

Nokia a payé 8 milliards de dollars pour NavTeq, le fournisseur dominant des « turn by turn directions ». Le fabricant-GPS TomTom a payé 3,7 milliards de dollars pour TeleAtlas, le deuxième fournisseur du marché. Google a sans bruit construit un service équivalent, et le donne actuellement gratuitement – mais seulement à ses partenaires d’affaires. Tout le reste du monde doit payer les frais élévés à NavTeq et TeleAtlas. En plus, Google a placé la barre plus haut en ajoutant des accessoires comme Street View.

Le plus intéressant, c’est que ce coup plante le décor de la future compétition entre Google et Apple (L’analyse de Bill Gurley est une lecture indispensable). Apple contrôle l’accès au dispositif dominant du web mobile; Google contrôle l’accès à l’une des applications les plus importantes, et jusqu’ici, ne la rend disponible que sur Android. La prouesse de Google ne porte pas seulement sur la recherche, mais aussi sur la cartographie, la reconnaissance vocale, la traduction automatisée, et d’autres applications guidées par d’énormes bases de données intelligentes que seuls quelques fournisseurs peuvent offrir. Microsoft et Nokia contrôlent des actifs comparables, mais ils sont aussi les concurrents d’Apple, et contrairement à Google, leur modèle d’affaires dépend de la vente de ces services, pas de les offrir gratuitement.

Il se pourrait que tout le monde arrive à bien s’entendre, et qu’on voit une continuation du modèle web interopérable dont on profite depuis deux décennies. Je parie pourtant que ça va mal tourner. On court vers une guerre pour le contrôle du web. Enfin, plus que cela, c’est une guerre contre le web en tant que plate-forme interopérable. En fait, on se trouve face à la perspective de Facebook comme plate-forme, Apple comme plate-forme, Google comme plate-forme, Amazon comme plate-forme, où les grandes sociétés se battent jusqu’à ce qu’il y en ait une qui gagne.

C’est le moment pour les développeurs de prendre position. Si vous ne voulez pas que l’épisode PC se répète, pariez sur les systèmes ouverts. N’attendez pas qu’il soit trop tard.

P.S. Une prédiction : Microsoft en sortira comme champion de la plate-forme web ouvert, soutenant des services web interopérables, de la même façon qu’ IBM s’est retrouvé l’allié principal de Linux.

Traduit par Eleanor Simon et Régis Reynaud

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